Opinion

[Opinion] Problématiques culturelles et transformation digitale

Si vous êtes bien conscients de ce qu’on appelle les « réalités du continent africain», c’est une question qui vous a certainement traversé l’esprit. L’on a parfois tendance à penser que les sociétés africaines sont réfractaires aux progrès technologiques et pourvu qu’on ait un minimum de considération et de connaissance des environnements du Sud du Sahara, la question se pose forcément. Est-ce que les cultures africaines sont prêtes à s’adapter aux effets de la transformation digitale ?

  1. « Libérez mon pays Oh oh…. »

Lorsque certains nationalistes se battaient pour les indépendances, tous les compatriotes ne s’entendaient pas sur la méthode à employer. Certains, en accord avec les anciennes métropoles trouvaient que «l’Afrique n’est pas prête pour la démocratie». Après les crises des années 80 et la dépression généralisée qui s’en est suivie, beaucoup ont fini par être des apôtres convaincus de cette assertion,

Un parallèle pourrait être fait avec les problématiques actuelles du digital. Comme la démocratie, il « vient de chez le blanc ». Comme la démocratie, « on n’avait pas ça avant ». Comme la démocratie, on se demande si « ça donne l’argent », et on se retrouve avec certains africains très opposés aux projets numériques, des investisseurs frileux quand il s’agit de s’impliquer dans les start-up africaines, des chefs d’entreprises qui peinent à suivre le rythme qu’imposent les nouvelles technologies.

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Le même parallèle peut être fait si l’on considère les nombreux projets technologiques dont foisonne le continent actuellement, et la fièvre rêveuse des acteurs des indépendances et de la décolonisation. Or l’expérience prouve que les mêmes causes provoquent les mêmes effets dans les mêmes conditions. Du coup forcément l’on peut être amené à douter de la pertinence des investissements dans les infrastructures numériques, à défaut de secteurs dits plus concrets comme l’agriculture, l’élevage, les infrastructures. Encore que quand on parle d’investissements, il faut le dire  vite.

  1. « L’argent appelle l’argent »

Définissons d’abord clairement la « transformation digitale» dont nous parlons avant de nous avancer dans le sujet. Il s’agit d’un ensemble de bouleversements profonds des sociétés provoqué par l’essor des technologies numériques, notamment l’informatique et surtout l’internet. Tous ne s’entendent pas sur la pertinence de l’expression, mais il est indéniable que nous sommes dans l’ère de l’information. Il s’agit d’un virage serré par lequel toutes les institutions, étatiques comme professionnelles doivent passer au risque de se retrouver sur la touche dans les prochaines décennies.

Nous sommes quittés en trente ans d’un monde qui nous faisait recevoir dix à quinze signaux à plus de cinq cents signaux d’informations par minute. Des messages, mails, pop-up publicitaires, rien qu’avec notre téléphone la liste est longue comme le mandat d’un président zimbabwéen. Mais ce n’est que l’arbre qui cache la forêt. Pour percevoir les effets [et les défis] de la digitalisation, il faut regarder du côté de deux mots qui ne sont pas  toujours bien compris et encore moins bien accueillis : innovation et investissement.

Pour ce qui est de l’innovation, prenons l’exemple du Japon. Pendant que certains états européens s’inquiétaient de l’avenir menacé de leur artisanat, ce pays a fait « reposer son expansion économique, comme le bien-être de ses habitants, sur la science, la technologie et l’innovation ». Ici, la technologie a touché quasiment tous les domaines de la vie, avant même l’essor des super ordinateurs ou des objets connectés pas forcément utiles. Ainsi, au Japon même la manière de traverser la route est optimisée, comme le montre cet exposé assez drôle des cas de la vie quotidienne au pays du soleil levant. Curieusement, même si le Japon garde une image de mélange entre tradition et modernité, ceci n’est pas tout à fait conforme à la réalité.

 

En effet, quelqu’un entend-il encore parler du Japon dans beaucoup de secteurs clés de la technologie actuelle ? Où se trouvent les magnifiques « WalkMan » de Sony ? Les appareils photo avant-gardistes de chez  Nikon ? Le site MillwardBrown.com a récemment publié un Top 100 des marques les plus puissantes du monde. Devinez combien de marques japonaises y figurent ? Cinq. Avec en dernier, le géant Sony qui souffre à la 86ème place.  Que s’est-il passé ? Il n’y a pas beaucoup d’articles qui l’expliquent mais on peut supposer que la population vieillissante et peu croissante n’y est pas pour rien: En cinq ans, la population nippone a diminué de près d’un million d’habitants. Le Japon est actuellement le pays avec la proportion de plus de 65 ans la plus élevée du monde.

Evolution de la pyramide des âges au Japon selon le site les-crises.fr

Evolution de la pyramide des âges au Japon selon le site les-crises.fr

Au niveau des investissements, avec la technologie BlockChain qui permet une meilleure traçabilité des flux sur internet, les mouvements financiers virtuels deviendront bientôt plus fiables que ceux de la main à la main. Le magazine QUARTZ montrait dernièrement les énormes problèmes résolus grâce à l’internet des objets, comme l’éclairage économique ou le décongestionnement des rues en connectant les routes ou les lampadaires. Ce genre d’installations extrêmement coûteuses permet des économies considérables sur le long terme, tout en demandant des dépenses de l’ordre de la dizaine de millions de dollars.

L’Afrique que nous connaissons sera-t-elle capable de tenir la cadence ? Sur un continent dans lequel des entreprises arrivent encore à faire des fautes d’orthographe sur  un visuel publicitaire tiré en 3X4mètres ? En outre, le défi  digital oblige un certain effort de la part d’une partie prenante souvent négligée : Vous. Moi. Nous tous, dans nos mentalités, dans nos attitudes.

3. Cultivons notre jardin

Sans vouloir être cynique : vous qui lisez, qui êtes probablement africains, ou reliés au continent : combien d’entreprises africaines que vous connaissez ont un site internet ? Sont informées des avantages de ce dernier ? Sont conscientes des risques liés à la non-utilisation des nouvelles technologies ou à leur mauvaise utilisation ? Et vous ? Combien de vos sources d’informations fiables viennent d’Afrique?

Peu probablement. Et si je demande combien d’applications africaines vous utilisez fréquemment je suis certain que le nombre atteindra difficilement trois. CQFD. Bon j’avoue, je voulais être cynique. Une fois de plus, on peut dire que vous avez raison. Les projets africains ne sont pas les plus propices à l’établissement d’un climat de confiance, que ce soit aux niveaux africains ou internationaux. En fait, objectivement, l’Afrique est loin d’être un paradis technologique. Le pire est que la cause ne se trouve ni dans des bâtiments de pierre ni dans des mouvements financiers d’envergure. La raison pour laquelle « l’Afrique n’est pas prête pour la révolution digitale », se trouve dans les mentalités africaines dans leur globalité.

Quelqu’un à gauche est vexé et souhaite réagir en montrant toutes les super-bonnes idées qui sont en train d’émerger, tous les espoirs qui naissent ? Bon courage. En attendant, nous on veut du concret. Comme dit un adage, on veut le résultat là là là. Le nationalisme inutile ne paye pas les factures alors même si vous aviez raison, en attendant, nous on a faim. Voici les réponses typiques qui ressortent d’un exposé sur l‘innovation, dans les contextes africains.

Comment réagir efficacement à des oppositions aussi vives venant de ceux qui sont censés être les plus concernés par les efforts faits ? Bien sûr certaines idées sont vraiment mauvaises, certaines décisions prises sont vraiment parfois inopportunes, comme l’idée d’un TechHub pour faire joli en plein Cotonou, alors qu’il n’y a  aucune université technologique aux environs pour soutenir les besoins en ressources intellectuelles. Mais même dans des cas aussi extrêmes, ce genre de « réalisations surréalistes » est tout à fait possible.

Même les projets les plus fous se concrétisent. C’est parce que leurs porteurs avaient de bonnes idées innovantes, oui. C’est aussi parce qu’ils avaient les financements nécessaires, oui. Mais non. Les idées les plus incroyables se réalisent surtout quand il y a des communautés engagées derrières celles-ci. Un proverbe dit qu’il faut plusieurs brindilles pour faire un balai.

La Chine, la Malaisie sont des pays qui étaient technologiquement et financièrement moins avancés que certains pays africains comme le Sénégal il y a soixante ans. Que s’est-il passé ? Une croissance généralisée portée par une jeunesse dynamique et surtout un élément majeur dont l’Afrique manque terriblement : une confiance totale aux institutions étatiques, même si ces dernières paraissent défectueuses. Malgré son système de castes qui est juste néfaste pour les couches les plus défavorisées, l’Inde est devenue il y a peu de temps le pays le plus propice aux écosystèmes start-up. Notons que c’est dans ce même pays « qu’un cas de viol est signalé toutes les cinq minutes ». Pendant ce temps la Grèce, pays stable politiquement, d’une « richesse culturelle incomparable », a frôlé la faillite technologique.Objectivement, La tare « culturelle » la plus déplorable en Afrique, semble une tendance à l’insatisfaction, à la critique. C’est quand même comique de se rendre compte que la caractéristique la plus facile à trouver chez tous les start-upper est celle qui consiste à mépriser les idées des autres et à expliquer points par points pour quoi ce business model ne va pas marcher parce que « ça ne correspond pas aux réalités du marché », comme si quoi que ce soit pouvait correspondre aux réalités d’un marché embryonnaire…

Comiquement, parler de la « préparation » de l’Afrique à la transformation digitale a une issue fatale : on finit par faire exactement ce qu’on reproche aux autres, on critique. Ce qui fait entrer dans un cercle sans fin de questions inutiles et de théories fumeuses sur les raisons pour lesquelles « L’Afrique n’avancera pas tant que… ».

En fait, avec le recul nous nous rendons compte que la réponse à la question de l’introduction n’a pas grande importance. Que nous soyons prêts ou pas, la révolution digitale, nous sommes en plein dedans. La seule question qui se pose est celle de savoir si les africains, sauront prendre ce virage en dépassant les préjugés et les à priori.

 

 

 

 

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